Sa haute silhouette dotée d’un léger embonpoint se détache en contre-jour devant les grandes portes-fenêtres au centre du séjour. Inondées de lumière blanche par le haut triptyque des doubles vitrages, ses joues bien rasées, aux méplats accusés, évoquent plus un travailleur de la mer qu’un bouquiniste sur la quarantaine – exactement, quarante-trois ans. Il émane de lui cette indéniable singularité physique d’un manuel un peu rude et colossal. Il n’est pas vieux, pas encore. Il a l’âge mûr où l’on croit que tout est encore possible, sans jamais oser croire que pour les tendrons en veux-tu en voilà, c’est foutu. Mais si, mais si... tu peux encore te payer ce genre de vanité. Ça peut encore aller, il le pense, il le veut, il le faut ; il peut encore séduire, il le lit souvent dans le regard des autres. Sa peau est mate, ses yeux diablement noirs, profonds et brûlants, emplis d’une émotion douce, ses épaules carrées... la brioche, un peu visible, oui... il n’a plus vingt berges !
Le sapin acheté il y a trois jours gît, nu, inutile sur le maigre et long balcon achalandé d’aucubas anémiques.
Depuis trois ans, Josiane avait exigé un arbre de Noël de plantation. Elle n’avait plus voulu de ceux en plumetis de pacotille. Cette année encore il a perpétué cette habitude qu’il avait de prévenir et combler ses désirs.
La journée s’annonce pareille à une adolescente resplendissante au réveil. Une température clémente règne à l’extérieur bien que l’hiver soit là. Il s’approche de l’embrasure d’une des fenêtres entrouvertes sans aller jusqu’au balcon qui sépare ses croisées de la rue. Une brise étaleévente l’azurdequelques platsnuages. Les jours où son emploi du temps le permet, il aime se laisser bercer par cette sensation de pénétrer un jour neuf, non encore usé par trop de monde. Visage buriné qui raconte les sorties en mer, toison hirsute, une mèche plus mutine sur le front, Julien contemple sans le moindre étonnement le cadre familier de son quartier. Une symphonie truculente jaillit de la ville innombrable. Cacophonie sans début et sans cesse. Marée haute de véhicules, centrifugée autour des quais. Voix perdues dans ce bruit divers. Accords de trépignements. Débauche de guirlandes pour une fête qui a perdu son sens. Enseignes de néon qui balancent au vent « joyeux Noël », pour adoucir le temps d’une trêve dérisoire, la rapacité, la honte, le désarroi et le chagrin...
À travers l’échancrure des rideaux de tulle, à la manière insipide d’un rêvasseur, il semble puiser une réponse dans le miroir frissonnant des eaux du Vieux Port. L’un devant aider à la résolution de l’autre.
Le plan d’eau est d’un bleu souillé mais sa présence vivante et bénéfique le rassure et lui apporte une sensation de soutien exaltant. C’est que ce morceau de Lacydon et lui forment un vieux tandem. Et là, en face : la Criée ; et au-dessus, emblème de la cité, signe sacré, si majestueuse dans sa robe romano-byzantine : la Bonne Mère.
[...] Les échos entament son esprit comme des lames. Son souvenir revêt une grandeur farouche et tragique. Homicide à tout le moins. Ou folie temporaire. Rejoindre dans le trépas cet amour épuisé – aujourd’hui habité obscurément de cruauté et de honte –, c’est là son dessein.
Il croise un homme et une femme plus jeunes que lui, qui cheminent sans hâte extrême. Ils vont vers leur parking et rentrent probablement chez eux après avoir bossé dans la zone d’activités de Mourepiane.
« Je suis seul », pense Julien. Véritablement seul, pas vraiment, au sens où l’entendent les autres. L’autre ; un autre soi presque impalpable, ou plutôt un double parallèle, serait ce rien, trépidant et éphémère qu’était la vie d’Audrey et sa part d’elle-même la plus rémanente. Audrey la rebelle de ces derniers temps. L’Audrey lascive de leur voyage en Toscane… Celle plus volage qui le tourmentait ! Et puis d’autres Audrey encore, infiniment ! Il se la rappelle les soirs de milonga. Un tourbillon d’images. Ce rien passe, il ne disparaît pas, tout au plus, il s’évanouit, se défait pour se reconstituer autrement, n’importe le lieu, n’importe le jour, le moment. Il l’habite plutôt qu’il ne l’afflige. Ce rien aspire tout, la beauté et l’ordre des choses ; c’est une voix, une névralgie, un voyage en soi qui le tire vers le néant et laisse derrière lui l’écho de la mort. En ce moment, tant qu’il marche, il est épargné par ce vieux tourment ; pas de chagrin, mais bel et bien du tourment. De toutes les façons, il ne pourra rien y faire. Il ne pourra qu’accepter son châtiment.
Trois poulagas surviennent, lui jettent un coup... [...]
[...] Julien vient de quitter le square Léon Blum et s’apprête à passer de l’autre côté de la chaussée, pour s’engager sur le cours Franklin Roosevelt.
Julie se trouve en haut de la Canebière sur la rive commerçante, et a l’impression de franchir une ligne invisible, un pied ici et l’autre là.
De l’autre côté ; il y a Julien, meurtrier, soucieux, traqué, les rangées de magasins aux devantures en partie closes, la montée du cours F. Roosevelt qui ramène au Camas et le sombre et secret scintillement de sa démence. La nuit immense pour exil. Solitude glacée.
De l’autre côté ; il y a tout ce que la cité phocéenne apporte de liberté, d’infinies possibilités de planques, tout ce qu’elle offre d’opportunités dans l’opacité urbaine, que Julien chérit et redoute ; il y a tout cet aspect violent et indestructible de la ville où il semble possible de rencontrer quelque chose de plus pervers et transformateur, le triomphe et le drôle de bourdonnement de sa rue cosmopolite, ce monde devenu pour lui hostile et étriqué, c’est là le monde ordinaire dans lequel il désire, envers et malgré tout, s’enfoncer si profondément pour s’y perdre. C’est probablement pour cela qu’il n’a pas quitté Marseille. [...]
[...] Julien jette violemment le calepin sur le tapis. C’est alors que le petit bristol s’en échappe. Ce fameux marque-page à en-tête commercial qui l’a conduit dix jours plus tôt à la Caliorne. Julien avait aussitôt pensé : quai de la vieille consigne.
La Caliorne n’est autre que cette vieille goélette à voiles auriques qui ancre ses vieux jours au pied du fort Saint-Jean. Un schooner reconverti en boui-boui décoré dans le style latino et branché.
Il lui faut oublier cette passerelle de guingoiset ce danseur de tango de néon vert, qui s’allume et s’éteint de minute en minute dans le noir du quai de la vieille consigne.
Il se hâte de placer un disque dans le lecteur.
Il ne faut plus y penser.
La pureté flamboyante du Stradivarius de Jascha Heifetz jaillit en apothéose dans l’appartement. Il allume des bougies un peu partout dans la pièce. Un subtil parfum de cire chaude mêlé de vanille se diffuse avec volupté tout autour de lui.
Il lui faut oublier cette nuit où il n’a pu se résoudre à rentrer chez lui après cette milonga triste, de passion et de fureur rentrée. Une concierge emmitouflée sortait les poubelles. Les premiers bistrots libéraient leur rideau de fer sous les arcades du Vieux Port... Et lui, il était là, hébété, dans le petit matin, au bord du trottoir.
Il lui faut oublier ces danseurs de tango qui riaient et buvaient alors que lui n’avait que colère et amertume.
Il lui faut oublier le ventre de la Caliorne d’où émergeaient ces visages adoucis par l’atmosphère intimiste et troublante.
Il lui faut oublier la superbe de ces filles bavardes qui ondulaient en jupes fendues.
Il lui faut ne plus voir le regard qu’Audrey avait jeté à cet Osvaldo,après le long tango. Un regard à la fois émerveillé et implorant.
Il lui faut oublier la manière brusque et indifférente avec laquelle ce tanguero, danseur accompli, s’était détourné d’elle, la laissant seule au milieu de la petite piste à damier noir et blanc ; seule, dans le flamboiement fauve de sa jupe.
Il lui avait joué le grand jeu dans la milonga de la deuxième série de tango. Une dizaine de couples se pressaient dans la pénombre que coupait seulement le reflet mouvant d’un projecteur tour à tour violet, rouge ou jaune.
Ganchos, boleos. Le jeu de la fusion totale, de la douceur et de la découverte. L’élégant Osvaldo l’avait regardée avec une émotion si particulière.
Il avait créé pour elle l’illusion du couple ; pour elle qui commençait à s’éloigner.
Avec Marc et Solange, avec Fabrice et Julie, avec le doux Lucas et les autres, ils buvaient la milonga en plaisantant, en riant... mais elle, Audrey, la plus jeune du groupe, connaissait-elle vraiment cet homme étrange, plus mûrissant, et distant d’ailleurs, qui, dans ce milieu, semblait connaître tous les autres ?...
Ses cheveux noirs plaqués en arrière, la raie zigzagante, le coin du regard savamment plissé, et sur tout ça, une fine moustache en brosse à l’Errol Flynn, adoucissait ce que la bouche pouvait avoir de dur. Sa voix douce, presque féminine dans les graves, venait contredire ce que pouvait être sa véritable personnalité. Le bracelet qu’il portait au poignet gauche lui donnait délibérément un aspect équivoque.
Julien avait de suite perçu la fascination qu’exerçait Osvaldo sur Audrey, leur connivence parfaite aussi, à laquelle se mêlait une sorte de rivalité tendre.
Osvaldo incarnait une sorte de dandy latino, charmant, tout en jambes, comme un poulain, et son élégance un peu raide et ambiguë troublait sûrement Audrey. Sa silhouette de danseur fascinait d’ailleurs autant les hommes que les femmes.
Tempo lent, enlevé, rapide puis lent, le tango emplissait la Caliorne comme le flux de marée noie l’estran, et dans cette milonga, Audrey oubliait le monde dans l’étreinte d’Osvaldo.
Sacadas.
La « voix bleue » et mélancolique deCarlos Gardel dans me da pena confesarlo enveloppait ce couple atypique.
Tout autour d’eux, Fabrice et Julie et les autres tournoyaient comme des météores ivres. [...]
[...] Après la série de tango candombe et cadencé vient la tenda de milonga.
Sur la piste, un couple maîtrise le tempo et les silences avec une grande habileté ! Ils n’ont pas quitté la piste pendant les coupures. On pourrait croire que leurs pieds perçoivent le parquet à travers leurs semelles. Là-dessus, Julien note que le maestro porte les mêmes chaussures negro bordo qu’Osvaldo, des Raquel importées de Buenos Aires. Enlacement fermé. Langage des yeux. Ils tracent de petites arabesques, elle et lui, sur le bord de la piste, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre ; arrachent des zestes de fumée en suspension.C’est bien Osvaldo et Julie, il les reconnaît, enlacés comme deux amants viciés.
Toutel’impatience que Julien a accumuléeces derniers jours bouillonne en lui et se traduit en violence étouffée et contenue.
Étreinte du genou très haut. Lui, ralentit le rythme de ses cercles, fige sa danse ; elle ramène une mèche frivole sur son front. Pureté dans le mouvement. Ils se concentrent dans sentimental milonga comme s’ils étaient en train de penser à ces journées grises et mélancoliques que vient de vivre Julien.
Lui, éprouve la sensation bien plus forte d’appartenir à cet endroit bien particulier, à cette milonga comme ils disent. Il en fait partie, de même que la salle fait partie de lui, comme si lui et le lieu partageaient le même écho des sonorités tragiques et mélodramatiques que clame le bandonéon. Cela ne durerait qu’un temps, une heure tout au plus avant qu’il puisse mettre son plan à exécution. L’arène est ouverte, étouffante et enfumée, et aprèsle paseo et les tercios, viendra la faena et ce sera la mise à mort.
Mais pour l’instant, il est au bon endroit, au bon moment. Les lieux lui appartiennent, à lui, Julien Maubert.
Ses perceptions s’aiguisent, lisent aux contours de la pénombre. L’acuité des sens dont il use de façon instinctive confère à la salle de bal une coloration irréelle.
Tout en étant tapis dans le débarras, Julien a une fraction intime de son être au cœur de chaque son, de chaque vision, de chaque fragrance, de la texture de l’air ambiant et du goût particulier de ce nocturne tango. [...]