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Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

Paris,

Montmartre,

rue Foyatier,

11 mars 2000

... impasse des Arbalétriers

Il est assis sur les marches de l’escalier de la rue Foyatier, côté du funiculaire, adossé au parapet. Il est pensif, regard perdu dans le vide, s’entiche un instant d’une trouée de ciel.

Une femme noire se détache sur les marches. Elle pourrait être vêtue d’un boubou, avec juste un imper et une légère valise. Elle pourrait être aussi un triomphe de femme noire ; des seins lourds, de longues jambes moulées dans un jean, Junon noire en strass et en plumes blanches sur l’escalier du Lido, insouciante, charmante.

Elle ne descend pas l’escalier, elle le remonte. Il n’a pas de fin. Elle en rit tout en gravissant tranquillement les degrés, un long rire, simple, frais, joyeux.

Et cette autre qui descend tout en bas dans les bras de la place Saint-Pierre ! Un peu noire, un peu blanche, un peu cannelle. Balancement royal et serein des hanches, jambes coulées de soie. C’est une rousse chatoyante… un peu tropicale, avec des yeux noisette… bleus… verts… il ne sait plus très bien. Une auburn… très particulière…

Héroïne du moment. Un grand morceau de femme jeune entre dans sa poitrine… illico dans sa tronche… tout barbouille en lui. L’annonce du corps qu’on ne connaît pas. C’est du Gauguin ou du Toulouse-Lautrec ou une femme qui passe ? Il l’imagine dansant le boléro de Chilpéric ou femme qui tire son bas. Il l’imagine dans ses bras. Rêve toujours, couillon, se dit-il. Elle dissimule aux trois quarts son visage indifférent derrière un essaim de mèches torsadées. Du châtain roux aux reflets cuivrés. C’est femelle. Ça a un galbe et des traits adoucis. Intrigant, mi-lionne, mi-Cendrillon, on peut s’y perdre. Rassurant, diaphane comme une madone. Elle disparaît bientôt. Un éclair éteint qui n’entrerait pas dans son miroir ; trop belle. Sentiment de vraie déveine.

En retard d’affection. À jeun depuis des mois. Pas frotté le moindre châssis, depuis des mois pas effleuré la moindre clape, le moindre frifri, pas gigoté la moindre gisquette.

Il passera la nuit à dévêtir ce corps hâlé à crinière acajou, à le sortir de son fantasme nébuleux où sa nudité lui glissera entre les doigts.

Avant il a eu Lídia, la protestante. Une charitable en crise de foi, et derrière sa chasteté toute chrétienne, une sexualité torride. Elle était ferme et pleine d’esprit mais il n’aimait pas ses petits seins en forme de poire.

Avant Lídia il a éberlué Jolán, la militante trotskiste qui voulait tout chambouler. Charmante, désirable et même intelligente. Elle avait eu pour lui des bontés.

Avant Jolán il s’est toqué pour Tünde, une gigolette qui aimait sortir, danser, fréquenter les boîtes à violons, et les schardos – sorte de pubs locaux à Budapest où l’on boit de la bière… Beaucoup de bière. Elle aimait aussi aller manger un dobos torta chez Ruszwurm.

Avant Tünde il a eu Helga, la comédienne avec de belles mains fines aux ongles manucurés. Une fresque à elle seule de tétons, de dessous affriolants. Le désir de la vaincre. Un peu trop ambitieuse pourtant. Une intrigante celle-là.

Et puis avant il avait eu un greffier, ni trotskiste ni comédien, un bel angora tigré à face camuse du nom d’Oszkár.

Désormais solitaire, probablement par choix existentiel, il a perdu cette légèreté calculée qui permet de séduire. D’ailleurs, sa dernière liaison en date, il ne s’en souvient plus. Un ratage majeur.

Derrière le grand escalier à rampe de fer, la perspective que l’on a de Montmartre, glisse dans le fog parisien par paliers indolents de toitures en terrasses sur des cités invisibles aux mansardes obscures, les tourterelles, la ville. Par cet escalier, ce village déballe sa gouaille pour s’en aller nouer ailleurs ses liens farfelus.

Puis une autre silhouette d'homme apparaît, complet veston un peu démodé.


Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante



Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

Le violon de Montmartre - roman

  EXTRAIT 1:

Il ausculte de son œil un peu vague l’homme qui se trouve en face de lui, à l’autre bout des marches, sur le palier d’en dessous. Silhouette raide, imperméable mastic. Un individu sec, aux longs cheveux noirs, à la pâle figure, lunettes à montures cerclées d’or aussi maigres que lui. Il le trouve bien impatient. Il se méfie toujours des inconnus. Il a tellement eu des problèmes par le passé. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Mais celui-ci semble différent.

  Le clochard reste là, sans rien dire, pendant de longs instants. Il tient le badaud dans ses yeux, d’un regard placide comme il sait bien le faire. Il a passé une paire de mitaines pour réchauffer ses mains. Il les tient maintenant croisées autour du manche de son violon, le corps de traviole sur sa hanche gauche. Sans cesse, il revient à l’étranger. Le badaud n’en paraît pas gêné. Son regard abyssal de plus en plus intense rencontre progressivement le sien, se mettant à le détailler, à devenir intéressé, tous deux englués dans ce face-à-face. Le zigue immobile, en statue de commandeur zyeute attentif son sac, ses habits, ses grolles éculées, et surtout son violon. Il semble prononcer des mots silencieux.

  L’homme s’avance enfin, hésite un peu. Il a esquissé le geste de farfouiller dans sa poche de la menue monnaie.

  Lui, a fait un signe pour le retenir.

  – Je vous en prie… ne faites pas cas de mon accoutrement débraillé arraché au temps, ajoute le clochard en guise de réponse, c’est une enveloppe commode. Je n’en ai pas trouvé de plus habitable dans ce monde pourri.

  L’individu s’étonne de cette répartie, et lui demande s’il serait prêt à accepter un café d’un modeste passant. Il parle un français sans accent avec toutefois ce timbre cuivré et caressant des voix magyares. Il fait un peu froid avec un ciel mauvais teint, haché de bleu rude. Il ne refuse pas. Il l’a suivi sans réticence, sans même s’interroger sur ses intentions, comme si c’était quelque chose de banal que d’offrir un verre à un traîne-lattes désargenté.


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Extrait 2 :

  Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il a fui l’autre côté du rideau de fer. L’appareil d’état hongrois, invisible et omnipotent qui s’est occupé de lui sans utiliser qui que ce soit – du moins, à sa connaissance. Un carcan bureaucratique qui s’est simplement servi des circonstances de la vie et du rouage  répressif du régime.

 Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il était un  luthier et homme d’affaires prospère. Société, salariés, des sous-traitants, une villa de luxe, limousine et tout ce qui va avec.

  Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il avait des contrats pour des montants importants avec l’état pour l’opéra de Budapest et l’académie de musique ;  qu’il touchait au but qu’il s’était fixé pour sortir de sa modeste condition quand tout a basculé. En quelques mois tout a été perdu, sans faillite. Des faux sont apparus dans sa comptabilité, sa villa a brûlé. Accident de voiture incompréhensible. Expertise impossible. Ennuis avec la police politique. Ils l’ont battu pendant des heures. Des mois plus tard : tribunal, ils ont menti et ont eu des versions contradictoires sous serment. Voilà pour les anecdotes. Encore une chose : quelqu’un s’est emparé de l’argent sur son compte, et... pas de suite. Voilà les dégâts qu’impose une dictature à ceux qui s’opposent. Il a été fiché, a connu la valse des perquisitions par les avos de l’ÁVH. Il avait un pécule. C’est avec ça et la grâce de Dieu qu’il a eu encore la force et la volonté de partir, mais pas moyen de ce côté de mettre le pied à l’étrier.

 Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il est vagabond, sans logement et sans un liard en poche, à lui avouer qu’il connaît des jours de misère en pentes raides, qu’il est étranger et sans papiers, arrivé dans ce pays avec l’espoir d’y trouver une existence nouvelle, mais bien vite rattrapé par la dure réalité et la menace permanente d’être expulsé. Il n’est pas prêt à lui confier qu’il galère de foyers sordides en squats, de banlieue en centre ville, qu’il fait la grande vadrouille de la Butte Montmartre au jardin des Tuileries, de Saint-Lazare à la Trinité-d’Estienne d’Orves. Il est guère plus disposé à lui souffler qu’il côtoie souvent le dérisoire ; tous les courtineurs, les nuiteux de l’asphalte, des radeuses, des écorchés par les faux serments, des bourrés de déraison, de pilules, des bourrés tout court, ourdés à mort de rouge, de jaune ou de houblonnée ; qu’il lui arrive de se paddocker quartier du Sentier dans des cours cachées pas toujours bien famées, parfois dans une encoignure d’entrée d’immeuble ou sur une bouche de métro, tout moite des haleines du sous-sol ; qu’il lui arrive de pioncer à l’Arnaque, du côté de la porte d’Italie ; qu’il passe d’autres nuits de mouise sur un banc de la place Saint-Sulpice, au vent de la rue Bonaparte, avec en prime une crève de quinze jours pour un sommeil de deux heures, et des ablutions glaciales au petit matin à la fontaine Wallace ou à celle construite par Visconti. Faudrait-il aussi lui dire qu’il a pissé par dépit ou par révolte sur l’obélisque de la justice et de la vérité au jardin du Luxembourg. Au fond, il lui dirait bien tout cela, et surtout qu’il est à la recherche de quelque chose, peut-être bien de quelqu’un, mais il n’est pas certain de lui-même. Il ne sait pas. Il ne sait plus. Il se ravise pour ne pas lui dire qu’il erre en attendant le lendemain sans avoir la moindre idée de ce dont celui-ci sera fait.

 

Extrait 3 :

[...] Soleil fauve. Soleil fragile, pareil à la lune livide de la nuit. Sa clarté rubiconde perce maintenant au loin, derrière le bois de Vincennes. Ballon d’ambre dissous dans trop de brume blanche. Soleil provisoire, soleil dérisoire. Hasard des caprices du ciel. Mi-vent, mi-pluie. Sinueux troupeaux de feuilles vertes, rousses. Arbres offusqués. Une journée banale en somme. Aujourd’hui est ce jour de giboulées où le printemps transi l’emporte sur l’hiver, mais seuls les piafs le savent déjà.

Il accorde son violon et soudain l’archet funambule vole, crisse, arrache au sol détrempé les variations de bravoure de la corde de sol. Une mose-fantasia sur la seule corde grave. Sonorité paganinienne riche et profonde. Pour quel passant sinon trois pierrots embusqués dans les frondaisons et deux bizets de ville au pied d’un tilleul, ces pizzicati poignants de la main gauche sont-ils audibles dans ce havre dissimulé au chaland ?… Pour cette ombre assurément. Une ombre grotesque et d’où s’élèvent les volutes bleuâtres d’une cigarette. Fumée maigre jusqu’à ce ciel impassible qui prend ses distances avec la clarté glauque des bosquets. S’y révèle un individu bâché d’un imper qui s’avance dans le fond du square. Il croit reconnaître le passant de l’escalier du funiculaire. L’homme à l’imper se rapproche le mégot mal planté. Le Violoneux est dans un cul-de-sac avec l’impression curieuse d’être au bord d’un piège. Et bizarrement, il pense qu’il a envie de pisser. Une peur animale l’assaille. De son imagination sortent des angoisses sourdes, fulgurantes. La peur des instants qui vont suivre. La peur d’être alpaguer et la crainte de mouiller son falsar se succèdent dans le même laps de temps. Futur immédiat sur lequel il n’a aucune prise. Il voit des poulets partout ; croit voir des schtroumpfs bardés de cuir noir dans tous les fourrés du square. Un jet glacial traverse son échine, vient lui geler ses paumes moites et le front. Le froid l’envahit goutte à goutte. Et ce fluide conflue par milliers de vaisseaux vers une sensation qui se noue dans sa poitrine. Bourreaux muets de son corps oppressé. Il pressent une meute autour de la bête hagarde ; il sent tous ces fantômes représentant des flics sauf le dernier qui est lui-même. Vidé, émasculé. Ses bras et ses jambes voudraient jaillir, mais il ne le peut pas. Tout calcul, tout raisonnement le désarme. ........[...]


Extrait 4 :


 

[...] Il pleurniche ainsi, vautré sur sa compagne, pendant une bonne minute, submergé par un immense chagrin dont il n’est pas certain qu’il soit le sien.

L’épaule tiède froide d’Elvire est bien là. Fragrance vanillée. Pulsion fugace. Érotisation de l’angoisse.

Une autre hallucination l’embrasse. Ça reprend de plus belle. Bras en croix. Souffle court. Le visage tourné vers le jour. Il déglutit. Il a besoin d’aide ; regrette d’avoir ignoré l’appel de son assistant parlementaire.

Elvire dort, fait semblant de dormir sous le regard extasié de son amant. Il la secoue, lentement, plus rudement, avec vigueur. Sa vision du réel s’estompe à nouveau.

 Elvire ressemble à une prêtresse. Elle danse devant le temple de Philae sous un ciel lapis-lazuli, baigné par les feux du levant. Sa jeune maîtresse est vêtue de la robe blanche traditionnelle, des cheveux courts, noirs comme jais, et marche vers le kiosque de l’empereur Trajan. Une sorte de rituel de l’aube. L’île d’Éléphantine est baignée d’une douce incandescence.

Métaphore d’une autre réalité. Il croit deviner une silhouette sombre à tête de lune revêtue d’une capuche, qui contemple Elvire. Le songe passe.

Il regarde son amie ; la fixe intensément. Hébété, il secoue le corps d’Elvire. Soudain, il comprend le sens de ces visions fugaces. Il comprend ce qu’il fait au fond de ce lit sombre à une heure tardive de la journée.

Il se sent comme dédoublé : il regarde son amie, n’en éprouve aucune terreur ; rien qu’une espèce de manque physique : personne à qui parler… « Ce doit être cela qu’ils appellent Theos », se dit-il.

Il revoit avec intensité sa mère morte quinze ans plus tôt. Il y retourne d’instinct. Il observe encore sa maîtresse inerte, ses petites mains maculées, et ce tatouage encré sur le poignet droit, cette mèche impatiemment rejetée en arrière, l’épi soyeux mais tenace, cette nuque frêle où vient de passer la vie. « Mourir au printemps, face au jardin du Luxembourg, quelle grâce », pense-t-il dans son délire. Jamais cette saison ne lui est parue aussi géniale, aussi dérisoire. [...]



 

 

Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

Depuis quelques semaines, Ryan se sent moralement vidé. Tout en lui renifle le blues. Cela fait dix mois qu’il attend une greffe de la cornée. Apprendre la patience toujours et encore. L’espoir s’annonce avec son paradoxe qui réveille le désespoir du noir. Les souffrances de l’esprit. L’espace, les choses, les êtres, du bout des doigts – il s’étonne de l’intensité émotionnelle qu’il peut communiquer d’un simple affleurement du dos de ses doigts. Il casse peu, renverse rarement, sait lire le braille abrégé, reconnaît si ses chaussettes sont à l’endroit ou à l’envers. Pourtant, ses doigts, d’ordinaire si calmes trahissent en ce moment sa fébrilité.

Regard du dedans, les souvenirs diffus des premières années de vie, ce canevas flou, tunnel sans fin qui se perd au creux des références de cette enfance fissurée. Angoisse que cette mémoire ténue s’efface peu à peu. Gâchis de temps, d’énergie, d’adolescence. Et la nuit toujours qu’il a bien fallu apprivoiser. En dépit de tout ça, ce matin il s’est rendu sur Ocean drive, pour prendre un bol d’air avec Sharon, sa mère.

Ils habitent avec Ana-Malia et le chat, un délicieux loft, un peu kitsch, du quartier Art déco de Miami Beach sur Meridian Avenue, au sud de Flamingo Park.

Ana-Malia, jeune jamaïcaine de soixante ans, fait le ménage et la cuisine. Effluves capiteux de girofle, un chaume crêpelé sur le crâne zébré de minuscules dreadlocks, c’est une nanny à la grâce cambrée des métisses du pays des sources. Ses yeux noirs flambent d’un éclat fébrile. Mue par une secrète croyance, elle s’exprime d’une voix douce avec des mots bien à elle – simples et obscurs à la fois –, et raconte à Ryan des histoires extravagantes de son île, toutes de nature à l’émerveiller. Son rire jeune ponctue ses phrases comme ses mains agiles expédient les tâches ménagères. Elle porte une bague aux couleurs d’Ogun. Elle leur parle d’un certain Mawu et dans ces moments-là, une aura de bienveillance émane d’elle. « Mawu lo lo – Dieu est grand, Sakpata te viendra en aide », dit-elle à Ryan. Alors sa main difforme et chaude glissée dans la sienne ajoute une tendresse informulée. Son oreille d’enfant s’est éduquée à ce parler crypté, à épier le chat qui, lui, n’a guère de vaudous à évoquer.

Sharon lui a proposé : « Allons à So-Be, sunny boy », comme elle se plait à dire pour faire branchée. Elle aime y flâner avec des amies, des pas-amies, des copines, des pas-copines le long de tous ces hôtels et restos aux façades chaudes et acidulées. Elle aime y suivre le flirt aquatique des surfeurs, croiser un wannabee – un de ces blancs qui copie les noirs –, s’extasier devant la foulée de certains joggeurs, déambuler parmi les loosers optimistes et autres esprits libres des plages, les passionnés de customs totalement relookés, les junkies et toute cette jeunesse déjantée.

Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

Nazário promène ses doigts sur le dos bistre d’un dossier. Une seule inscription portée au  feutre bleu – Zelinda –, suivie par le mois et l’année : juillet 1981. Il pose le document devant lui et le glisse à travers le bureau à l’intention de ses visiteurs.

  La première page du dossier est une photo glacée aux couleurs blafardes, de bonne résolution, insérée dans une pochette plastique à bordure perforée. Il s’agit d’un portrait représentant une adolescente à la joliesse métisse un peu patinée que menace la maigreur avec des lignes de souffrance autour de la bouche. L’enfance est encore sur ses traits. Elle a aussi dans sa pose des façons libres et à l’aise d’enfant. Et pourtant le dégoût désabusé affecte ce petit visage dont le noir pourpre des grands yeux tirés de peine et humides renforce le teint cuivré, un peu terreux, ce gris entre la vieillesse et l’angoisse – la vraie, celle qui se lit sur les traits. Ses cheveux de jais ondulent en boucles écumeuses dont les reflets ont visiblement capté la lumière du flash.

  Son angoisse contraste avec l’arrière-plan d’ensemble figurant des touristes, la sémillante Place de la Sé avec sa rose des vents, la grâce perchée des palmiers avares d’ombre et  le tympan de la cathédrale métropolitaine. Enveloppée dans un voile de misère farouche, sa vision statique semble tendue vers l’inaccessible : un plus tard fait de jours meilleurs – vertige abstrait d’un réflexe de survie où ses instincts ne se rendent pas. Sauf que, Zelinda ne connaîtra pas de jours meilleurs, ni demain ni plus tard - seulement la nuit, irrémédiablement la nuit pour toujours…


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