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Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante
[…] Derrière ses paupières obstinément fermées, elle imagine piteusement l’image d’elle-même rendue par le noir de la vitre de la fenêtre entrebâillée, tandis qu’elle épie la grande cour. Les sœurs vont, viennent, travaillent, décident, prient. Toujours le même rituel, la même division du temps, rythmée par la cloche – heures de cours, étude, rosaire. Elle pourrait mettre les bouts, disparaître à tout jamais, ne plus donner signe de vie à tous ces anges gardiens. Et comme dédoublée, elle se figure le faisant. – Allez, allez, tu dois partir ! Ne traîne plus. Désir de fuir ailleurs, un oiseau prêt à s’envoler… Dans l’enchantement de cette folle pensée, elle se voit se lever, traverser d’un même mouvement entier le réfectoire, ouvrir la porte, cheminer le long du couloir interminable des classes et des ateliers de travaux pratiques, parcourir la grande cour aux arbres sentinelles – grand rectangle immaculé de poussière –, franchir enfin la haute porte avec décision et se perdre dans la multitude, reprise et phagocytée par la ville protéiforme. Elle se voit ombre qui fuit, s’éclipse. Envie de voler jusqu’à perdre son souffle. Courir dans la rue. Sniffer avec une paille l’escapade à pleins poumons. Elle voudrait effacer les souffrances, la médiocrité des années boueuses à Coliseu ; oublier les gouffres dans lesquels elle a vécu ; gommer le tragique des derniers évènements. Elle s’imagine en train de s’inventer la liberté d’un pas incertain mais résolu, offerte à nouveau à toutes les facéties, à tous les appétits de l’ogresse. Elle entend même la longue sourdine de ses rues, la vraie vie qui, du fond de sa nuit l’appelle. La cité prédatrice bruit de sons barbares sans mélodie, hurle ses vertiges, ses excès, klaxonne, insulte, humilie, gémit à voix haute à voix basse, pleure, bafouille, croasse dans son ciel saumâtre, bourdonne sur ses échangeurs, crache son monoxyde de carbone, ferraille du fracas de ses trains, clabaude, mâtine, toujours et encore fascinante d’incohérence. Son souffle rauque s’amenuise puis disparaît lorsqu’elle ferme la fenêtre. L’illusion s’évanouit, avec elle son air vacant reprend pied dans le réel. Une déferlante d’images, de sons assourdis, d’odeurs la submerge encore un peu : les années dans la rue entre violence et survie ; autant de souvenirs impossible à nier. L’ennui vaut peut-être mieux que la peur dans la rue. Olinda ne bouge pas, reste assise sur son banc. Distraire le temps, laisser les tensions, les mauvaises pensées retomber. Tout près, sur la table, son énorme bol de lait, moitié plein, qui ne demande qu’à être consommé. Laper le lait encore chaud. Elle le goûte, elle apprécie, l’avale lentement, boit et reboit à gorgées de plus en plus sucées. Savourer un peu de paix. En vérité et depuis un certain nombre de mois, une continuelle fluctuation l’agite, elle ne sait plus à quelle ambition se vouer. L’incertitude inexorable du lendemain est encore là qui la taraude. Et puis, comment avoir le goût de vivre quand tous les siens ont été sauvagement assassinés ? Rien n’a plus d’importance. Elle sait seulement que si elle veut s’en sortir, tourner le dos aux désastres de sa vie, en dépit de tout ce qu’on lui apprend ici, il lui faut la collaboration d’un homme. […]
Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante
Il s’était rapproché d’elle sur le bord du lit. L’ambigu de son physique de gamine pubère enthousiasmait le prêtre. Il caressait des yeux ses appas menus si harmonieux dans leur minceur. Une sorte de hâte l’avait pris de savoir qu’elle taille il allait tenir dans ses mains. Elle aurait dû s’écarter pour casser l’intimité née de leur proximité. Elle avait bien balbutié un timide, « mais père, lâchez-moi » ! À quoi bon ? Ses petits seins pointaient inassouvis, comme son ventre à la courbe lisse. Tout indiquait chez elle un instinct émoustillé qu’elle n’avait pu réprimer : déjà elle s’était un peu livrée comme le réclamait ce prédateur sans pitié. Il l’avait alors enlacée comme une liane. Elle avait dès lors senti son haleine lui brûler la nuque. Elle s’était laissée caresser, avec un rire nerveux – une première approche. Elle aurait dû avoir le réflexe de résister. « Mais mon père, je vous connais que depuis… Aïe ! vous allez déchirer ma nuisette… » Il connaissait ses frayeurs et ses angoisses. Très vite il lui avait appris à se pelotonner contre lui. La nuisette, il la lui avait arrachée plutôt : mi-nue et si près de lui, Olinda gardait sur elle rien qu’une petite culotte impalpable, frêle obstacle qui n’avait pas empêché le prêtre de s’ouvrir au désir et il l’avait fait avec une telle puissance qu’elle n’avait plus très longtemps résisté à l’appel de ses sens. Sans trop tarder, les réflexions échevelées de dom Luíz avaient pris place. Voix poignante, presque impressionnante, il lui avait raconté des histoires baroques. Il s’était jeté dans des affirmations et avait prophétisé ; ce sont là manies de solitaire. Puis il avait pris un ton oscillant entre la gravité et l’intimité et avait fini par lui parler du véritable chemin à suivre. De cet Être suprême trop miséricordieux, insouciant, par-dessus tout sourd-muet dont il faut se débarrasser. Il lui avait fait comprendre que le mal se trouve au cœur de la création et que tout compte fait le bien n’est là que pour rattraper les dérèglements engendrés par le mal. La phrase sonnait bien, suffisamment pour qu’elle pût être persuasive. Dom Luíz est un manipulateur, et sait sur quel point sensible appuyer. Il y avait eu là, dans cette ultime allusion, un signe sibyllin, sûrement un encouragement à admettre le mal. Il lui avait même rappelé qu’elle était le jouet dérisoire de ce mal, elle, dont la vie n’avait été qu’une suite de tragédies, sans famille désormais, sans identité, sans même son propre nom à pouvoir porter, aussi incongru que son pseudo auquel elle s’était habituée. Ainsi, il y eut cette nuit dont elle n’avait prévu ni les gestes ni le sens ni l’issue et qui s’était terminée par ce à quoi elle s’attendait le moins, lorsque dom Luíz, avait épilogué sur le prince des ténèbres. Cet homme pieux en apparence, un peu triste, de trente-deux ou trente-trois ans qui, chaque matin adresse ses oraisons au Très-Haut, est un être cynique, intelligent, cultivé, et pourrait bien incarner avec une secrète perversion l’esprit du mal. Avec lui, elle n’a pas prévu tout ça, et peut-être court-elle comme une cavale folle vers l’abîme, elle, qui ne sait pas encore qu’elle irait vers quelque chose de noir, très noir, plus déviant, plus redoutable, plus destructeur.
Publié le 10/06/2007 à 14:54
Par liresaintcricq
Humeur : Gaie
Publié le 10/06/2007 à 14:55
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante
4ème de couverture
Castlereagh, un vieux manoir irlandais au milieu de la lande et des brouillards du Kerry. Lord O’Farell, riche éleveur de chevaux de selle et de poneys, y épouse Pétra en secondes noces. Atteinte d’amnésie à la suite d’un accident d’équitation, la jeune lady passe ses journées à cheval à travers la lande et ses nuits à attendre son riche époux. Un soir, Pétra reçoit la visite d’un revenant des lieux. Ici, où l’étrange règne sans partage, épreuves et secrets attendent notre héroïne. Déconnectée entre rêve et cauchemar, elle nous livre son journal intime en équilibre entre thriller psychologique et conte fantastique. Forcément vénéneux ! Nouveau Parution le 19.06.2007 ISBN: 2-7481-9422-5 (livre imprimé) EAN: 9782748194227 (livre imprimé) ISBN: 2-7481-9423-3 (livre numérique) EAN: 9782748194234 (livre numérique) voir début du roman et extraits pages suivantes
Publié le 10/06/2007 à 14:55
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante
Début du roman L’âpre vent de l’océan auréole la lande d’une bruine embaumée d’eau salée dont les gouttelettes imprègnent les lèvres. Subitement, à l’ouvert de la baie, surgit une lumière blanche, une sorte de pinceau lumineux qui semble jaillir d’un œil cyclopéen. C’est le phare allumé à la proue de quelque chalutier faisant route vers Rockall. Cette lumière grandit, grandit, occultant tout entier le bateau rivé à sa trace. Ce n’est que lorsque celui-ci arrive à la hauteur de Pétra, avec sa coursive et ses hublots lumineux, qu’il lui est donné de l’apercevoir. Trapu et muet, il laboure un sillage sur l’eau vert d’encre. Cela défile avec une majestueuse lenteur. Il ne reste presque plus rien dans la minute qui suit de cette apparition. Mais à peine la brume s’est-elle refaite qu’une nouvelle lueur naissante annonce un autre morutier. Ils passent, ils passent, ils sont passés. De ces tableaux changeants, Pétra en fait très vite son oubli - ce soir-là, avant même d’avoir rejoint la large porte en ogive du manoir. Désormais, elle ne sait plus observer, vivre un fait, sans commencer par oublier. Elle ne saurait même plus évoquer, dans la pénombre qui approche, propice aux fantômes, son propre fantôme, jumeau très cher de son passé, un fantôme mille fois plus vivant, mille fois plus tangible que toutes ces humaines présences avec qui elle est encore, pour un temps, contrainte de vivre à Castlereagh, ou, du moins faire semblant. Au cours de ses journées, muette et lointaine, ni triste ni gaie, lady Pétra attend elle ne sait quoi sans parvenir à occuper son esprit, ni par la lecture ni par le dessin ou le piano. Lors de longues promenades à cheval ou à pied, dans les rares échanges qu’elle peut avoir avec les domestiques, elle se contente le plus souvent de rompre leurs pourparlers par un doux sourire, comme pour rassurer. Elle reste si longtemps seule qu’il lui est difficile de parler sans embarras, même de banalités. En dépit des horizons grisâtres, des écumes de la mer, ici, le vert commande. Toutes les nuances de vert : le vert jade et lumineux de la baie qui devient vert glauque par brouillard, le vert velouté des mousses et des océans de fougères, le vert olive des herbes rases, et puis deux autres verts au moins, le vert céladon des prairies, soutachées par le trait vert feuille des haies, contemplées depuis les croupes émeraude des monts du Caha, et aussi, s’il pleut, mille autres verts de l’herbe mouillée et grasse. Au sommet du tertre d’en haut, appelé Mag Tured, la frêle croix celtique prisonnière de cercles un peu magiques se rattache à des pierres levées, jonchées çà et là. Le cœur battant, les yeux immenses, Pétra croit discerner dans le cercle de Gwenwed - le plus au centre de la croix de granit -, un regard probable, deux auréoles de lumière diaphane qui, dans la pénombre multicolore du crépuscule, trouble son errance. Ce prodige, qui d’invisible, se rend tout à fait perceptible, lui paraît du déjà vu. À maintes reprises elle s’est sentie épiée par cette sorte de présence et d’yeux qui percent l’obscurité. C’était au crépuscule. Alors qu’elle marchait au clair de lune naissant, livrée à de sombres réflexions, elle s’était sentie guettée, et avait surpris cet insondable regard qui s’attachait sur elle et semblait déchiffrer ses plus secrètes pensées.[...]
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