[...] Elle guette le moindre bruit en provenance du couloir, rejointe par ses préoccupations.
Elle aurait tant voulu leur dire à tous ces vivants qu’elle a toujours su. Elle ne se demande pas pourquoi, mais elle a toujours su.
Un remue-ménage inhabituel bouleverse le couloir. Il fait soudainement chaud, très chaud. Une puissante clarté jaillit dans la panse de pénombre, aveuglante, stupéfiante. Cette chaleur l’écrase, la cloue au lit. Rien ne peut la distraire de ce qui va suivre. Elle sent monter en elle une peur. Une vieille peur ancestrale, mêlée à des relents d’enfance. Un grondement sourd la fait sursauter. Elle croit à un orage, une rafale de pluie qui s’écrase sur la vitre. Des rais de lumière se tordent sur les parois de la chambre, musardent et rampent dans chaque recoin. Un néant de splendeur tourbillonne autour du ciel de lit en organdi blanc. Pétra est obnubilée par le phénomène, écrasée par sa dimension surnaturelle. Son expression tendue, inquiète, ne doit rien à ses pensées. L’angoisse perle ses tempes. L’entité ! Elle lui est destinée, et elle veut que Pétra la perçoive. Aussi écrasante de pâleur, aussi moribonde qu’un vide blanc, elle prend possession d’elle entre deux seuils d’éveil ; désunit l’esprit de son corps. « Faut-il être morte vive et visitée par le monde d’outre-tombe » ?
Un cavalier arrive, sans visage, portant le foudre et chevauchant une créature monstrueuse dont les pattes sont remplacées par une queue de dragon. Une meute de chiens rouges le suit. La chambre se met à tournoyer et prend des proportions gigantesques. Les parois oscillent, se déforment, se dilatent. Le cavalier se montre avec un bouquet de chardons. Les bractées sont magnifiques. Sa voix est d’une grande sérénité. « Je viens de la sphère d’Anwn. Je suis un messager de Pwyll, allié des fils de Llyr contre ceux de Dôn. Mon maître est assis sur le tertre enchanté d’Arberth où se produisent toujours des prodiges. Il règne en seigneur de la mort. »
Le souffle chaud agite les objets dans la pièce. Un vase de porcelaine se renverse mais ne se brise pas, une gravure se décroche du mur, un napperon flotte dans l’espace confiné. La voix s’échappe à nouveau de la silhouette spectrale avec une tonalité inédite, et clame la même supplication : « Lady Pétra, ils t’adjurent d’accomplir les signes de justice… va, déplace-toi, lire le septième manuscrit. » Tout ce que le spectre n’a pas dit lui est parvenu dans ces mots. Le septième manuscrit, le septième manuscrit, une comptine engluée au fond de sa cervelle. Pétra soliloque : « Mais pourquoi mon esprit participe-t-il si peu ? Je me laisse envahir, inerte ! Pourquoi m’entêter à rester d’un seul côté des apparences ? Au nom de quoi ? »
Alors Pétra, entourée d’un voile diaphane et aérien, part se réfugier dans la grande bibliothèque, avec une fulgurance sans égale – du moins, en a-t-elle l’illusion. La chandelle s’éteint au moment où elle atteint un rayon de livres anciens – des incunables -, et elle a si peur qu’elle se met à crier. Pendant un instant tout n’est que confusion dans l’obscurité qu’elle visualise. Une flamme jaillit et rallume la bougie. Pétra l’enveloppe de sa paume libre. Rien, ni la chaleur ni la douleur ne l’atteignent. Elle n’ose ouvrir les yeux, se demande avec crainte quel visage elle va voir. « Seulement Hilda », se dit-elle, « personne d’autre que miss Hilda, parce que personne d’autre ne doit jamais savoir ».
Mais elle sait que ce n’est pas miss Hilda qui peut être à ses côtés, car elle a regagné Kingstown. « Non ! » hurle-t-elle, fermant les yeux. Mais il est trop tard. Quelqu’un ricane d’une ironie mauvaise, se moque de son échec, clame son insuffisance au monde.
« Non, non, non ! » hurle-t-elle encore, tandis qu’elle émerge de sa semi-conscience, au bord de la crise de nerfs, retrouve la vision subite du réel et des objets.[...]
