Depuis quelques semaines, Ryan se sent moralement vidé. Tout en lui renifle le blues. Cela fait dix mois qu’il attend une greffe de la cornée. Apprendre la patience toujours et encore. L’espoir s’annonce avec son paradoxe qui réveille le désespoir du noir. Les souffrances de l’esprit. L’espace, les choses, les êtres, du bout des doigts – il s’étonne de l’intensité émotionnelle qu’il peut communiquer d’un simple affleurement du dos de ses doigts. Il casse peu, renverse rarement, sait lire le braille abrégé, reconnaît si ses chaussettes sont à l’endroit ou à l’envers. Pourtant, ses doigts, d’ordinaire si calmes trahissent en ce moment sa fébrilité.
Regard du dedans, les souvenirs diffus des premières années de vie, ce canevas flou, tunnel sans fin qui se perd au creux des références de cette enfance fissurée. Angoisse que cette mémoire ténue s’efface peu à peu. Gâchis de temps, d’énergie, d’adolescence. Et la nuit toujours qu’il a bien fallu apprivoiser. En dépit de tout ça, ce matin il s’est rendu sur Ocean drive, pour prendre un bol d’air avec Sharon, sa mère.
Ils habitent avec Ana-Malia et le chat, un délicieux loft, un peu kitsch, du quartier Art déco de Miami Beach sur Meridian Avenue, au sud de Flamingo Park.
Ana-Malia, jeune jamaïcaine de soixante ans, fait le ménage et la cuisine. Effluves capiteux de girofle, un chaume crêpelé sur le crâne zébré de minuscules dreadlocks, c’est une nanny à la grâce cambrée des métisses du pays des sources. Ses yeux noirs flambent d’un éclat fébrile. Mue par une secrète croyance, elle s’exprime d’une voix douce avec des mots bien à elle – simples et obscurs à la fois –, et raconte à Ryan des histoires extravagantes de son île, toutes de nature à l’émerveiller. Son rire jeune ponctue ses phrases comme ses mains agiles expédient les tâches ménagères. Elle porte une bague aux couleurs d’Ogun. Elle leur parle d’un certain Mawu et dans ces moments-là, une aura de bienveillance émane d’elle. « Mawu lo lo – Dieu est grand, Sakpata te viendra en aide », dit-elle à Ryan. Alors sa main difforme et chaude glissée dans la sienne ajoute une tendresse informulée. Son oreille d’enfant s’est éduquée à ce parler crypté, à épier le chat qui, lui, n’a guère de vaudous à évoquer.
Sharon lui a proposé : « Allons à So-Be, sunny boy », comme elle se plait à dire pour faire branchée. Elle aime y flâner avec des amies, des pas-amies, des copines, des pas-copines le long de tous ces hôtels et restos aux façades chaudes et acidulées. Elle aime y suivre le flirt aquatique des surfeurs, croiser un wannabee – un de ces blancs qui copie les noirs –, s’extasier devant la foulée de certains joggeurs, déambuler parmi les loosers optimistes et autres esprits libres des plages, les passionnés de customs totalement relookés, les junkies et toute cette jeunesse déjantée.
