Nazário promène ses doigts sur le dos bistre d’un dossier. Une seule inscription portée au feutre bleu – Zelinda –, suivie par le mois et l’année : juillet 1981. Il pose le document devant lui et le glisse à travers le bureau à l’intention de ses visiteurs.
La première page du dossier est une photo glacée aux couleurs blafardes, de bonne résolution, insérée dans une pochette plastique à bordure perforée. Il s’agit d’un portrait représentant une adolescente à la joliesse métisse un peu patinée que menace la maigreur avec des lignes de souffrance autour de la bouche. L’enfance est encore sur ses traits. Elle a aussi dans sa pose des façons libres et à l’aise d’enfant. Et pourtant le dégoût désabusé affecte ce petit visage dont le noir pourpre des grands yeux tirés de peine et humides renforce le teint cuivré, un peu terreux, ce gris entre la vieillesse et l’angoisse – la vraie, celle qui se lit sur les traits. Ses cheveux de jais ondulent en boucles écumeuses dont les reflets ont visiblement capté la lumière du flash.
Son angoisse contraste avec l’arrière-plan d’ensemble figurant des touristes, la sémillante Place de la Sé avec sa rose des vents, la grâce perchée des palmiers avares d’ombre et le tympan de la cathédrale métropolitaine. Enveloppée dans un voile de misère farouche, sa vision statique semble tendue vers l’inaccessible : un plus tard fait de jours meilleurs – vertige abstrait d’un réflexe de survie où ses instincts ne se rendent pas. Sauf que, Zelinda ne connaîtra pas de jours meilleurs, ni demain ni plus tard - seulement la nuit, irrémédiablement la nuit pour toujours…
