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Publié le 10/06/2007
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

 […] Derrière ses paupières obstinément fermées, elle imagine piteusement l’image d’elle-même rendue par le noir de la vitre de la fenêtre entrebâillée, tandis qu’elle épie la grande cour. Les sœurs vont, viennent, travaillent, décident, prient. Toujours le même rituel, la même division du temps, rythmée par la cloche – heures de cours, étude, rosaire.

  Elle pourrait mettre les bouts, disparaître à tout jamais, ne plus donner signe de vie à tous ces anges gardiens. Et comme dédoublée, elle se figure le faisant. – Allez, allez, tu dois partir ! Ne traîne plus. Désir de fuir ailleurs, un oiseau prêt à s’envoler… Dans l’enchantement de cette folle pensée, elle se voit se lever, traverser d’un même mouvement entier le réfectoire, ouvrir la porte, cheminer le long du couloir interminable des classes et des ateliers de travaux pratiques, parcourir la grande cour aux arbres sentinelles – grand rectangle immaculé de poussière –, franchir enfin la haute porte avec décision et se perdre dans la multitude, reprise et phagocytée par la ville protéiforme.

  Elle se voit ombre qui fuit, s’éclipse. Envie de voler jusqu’à perdre son souffle. Courir dans la rue. Sniffer avec une paille l’escapade à pleins poumons. Elle voudrait effacer les souffrances, la médiocrité des années boueuses à Coliseu ; oublier les gouffres dans lesquels elle a vécu ; gommer le tragique  des derniers évènements. Elle s’imagine en train de s’inventer la liberté d’un pas incertain mais résolu, offerte à nouveau à toutes les facéties, à tous les appétits de l’ogresse. Elle entend même la longue sourdine de ses rues, la vraie vie qui, du fond de sa nuit l’appelle. La cité prédatrice bruit de sons barbares sans mélodie, hurle ses vertiges, ses excès, klaxonne, insulte, humilie, gémit à voix haute à voix basse, pleure, bafouille, croasse dans son ciel saumâtre, bourdonne sur ses échangeurs,  crache son monoxyde de carbone, ferraille du fracas de ses trains, clabaude, mâtine, toujours et encore fascinante d’incohérence. Son souffle rauque s’amenuise puis disparaît lorsqu’elle ferme la fenêtre. L’illusion s’évanouit, avec elle son air vacant reprend pied dans le réel. Une déferlante d’images, de sons assourdis, d’odeurs la submerge encore un peu : les années dans la rue entre violence et survie ; autant de souvenirs impossible à nier.

  L’ennui vaut peut-être mieux que la peur dans la rue. Olinda ne bouge pas, reste assise sur son banc. Distraire le temps, laisser les tensions, les mauvaises pensées retomber. Tout près, sur la table, son énorme bol de lait, moitié plein, qui ne demande qu’à être consommé. Laper le lait encore chaud. Elle le goûte, elle apprécie, l’avale lentement, boit et reboit à gorgées de plus en plus sucées. Savourer un peu de paix.

  En vérité et depuis un certain nombre de mois, une continuelle fluctuation l’agite, elle ne sait plus à quelle ambition se vouer. L’incertitude inexorable du lendemain est encore là qui la taraude. Et puis, comment avoir le goût de vivre quand tous les siens ont été sauvagement assassinés ? Rien n’a plus d’importance. Elle sait seulement que si elle veut s’en sortir, tourner le dos aux désastres de sa vie, en dépit de tout ce qu’on lui apprend ici, il lui faut la collaboration d’un homme. […]

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