Le violon de Montmartre - roman
EXTRAIT 1:
Il ausculte de son œil un peu vague l’homme qui se trouve en face de lui, à l’autre bout des marches, sur le palier d’en dessous. Silhouette raide, imperméable mastic. Un individu sec, aux longs cheveux noirs, à la pâle figure, lunettes à montures cerclées d’or aussi maigres que lui. Il le trouve bien impatient. Il se méfie toujours des inconnus. Il a tellement eu des problèmes par le passé. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Mais celui-ci semble différent.
Le clochard reste là, sans rien dire, pendant de longs instants. Il tient le badaud dans ses yeux, d’un regard placide comme il sait bien le faire. Il a passé une paire de mitaines pour réchauffer ses mains. Il les tient maintenant croisées autour du manche de son violon, le corps de traviole sur sa hanche gauche. Sans cesse, il revient à l’étranger. Le badaud n’en paraît pas gêné. Son regard abyssal de plus en plus intense rencontre progressivement le sien, se mettant à le détailler, à devenir intéressé, tous deux englués dans ce face-à-face. Le zigue immobile, en statue de commandeur zyeute attentif son sac, ses habits, ses grolles éculées, et surtout son violon. Il semble prononcer des mots silencieux.
L’homme s’avance enfin, hésite un peu. Il a esquissé le geste de farfouiller dans sa poche de la menue monnaie.
Lui, a fait un signe pour le retenir.
– Je vous en prie… ne faites pas cas de mon accoutrement débraillé arraché au temps, ajoute le clochard en guise de réponse, c’est une enveloppe commode. Je n’en ai pas trouvé de plus habitable dans ce monde pourri.
L’individu s’étonne de cette répartie, et lui demande s’il serait prêt à accepter un café d’un modeste passant. Il parle un français sans accent avec toutefois ce timbre cuivré et caressant des voix magyares. Il fait un peu froid avec un ciel mauvais teint, haché de bleu rude. Il ne refuse pas. Il l’a suivi sans réticence, sans même s’interroger sur ses intentions, comme si c’était quelque chose de banal que d’offrir un verre à un traîne-lattes désargenté.
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Extrait 2 :Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il a fui l’autre côté du rideau de fer. L’appareil d’état hongrois, invisible et omnipotent qui s’est occupé de lui sans utiliser qui que ce soit – du moins, à sa connaissance. Un carcan bureaucratique qui s’est simplement servi des circonstances de la vie et du rouage répressif du régime.
Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il était un luthier et homme d’affaires prospère. Société, salariés, des sous-traitants, une villa de luxe, limousine et tout ce qui va avec.
Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il avait des contrats pour des montants importants avec l’état pour l’opéra de Budapest et l’académie de musique ; qu’il touchait au but qu’il s’était fixé pour sortir de sa modeste condition quand tout a basculé. En quelques mois tout a été perdu, sans faillite. Des faux sont apparus dans sa comptabilité, sa villa a brûlé. Accident de voiture incompréhensible. Expertise impossible. Ennuis avec la police politique. Ils l’ont battu pendant des heures. Des mois plus tard : tribunal, ils ont menti et ont eu des versions contradictoires sous serment. Voilà pour les anecdotes. Encore une chose : quelqu’un s’est emparé de l’argent sur son compte, et... pas de suite. Voilà les dégâts qu’impose une dictature à ceux qui s’opposent. Il a été fiché, a connu la valse des perquisitions par les avos de l’ÁVH. Il avait un pécule. C’est avec ça et la grâce de Dieu qu’il a eu encore la force et la volonté de partir, mais pas moyen de ce côté de mettre le pied à l’étrier.
Il n’est pas prêt à lui confesser qu’il est vagabond, sans logement et sans un liard en poche, à lui avouer qu’il connaît des jours de misère en pentes raides, qu’il est étranger et sans papiers, arrivé dans ce pays avec l’espoir d’y trouver une existence nouvelle, mais bien vite rattrapé par la dure réalité et la menace permanente d’être expulsé. Il n’est pas prêt à lui confier qu’il galère de foyers sordides en squats, de banlieue en centre ville, qu’il fait la grande vadrouille de la Butte Montmartre au jardin des Tuileries, de Saint-Lazare à la Trinité-d’Estienne d’Orves. Il est guère plus disposé à lui souffler qu’il côtoie souvent le dérisoire ; tous les courtineurs, les nuiteux de l’asphalte, des radeuses, des écorchés par les faux serments, des bourrés de déraison, de pilules, des bourrés tout court, ourdés à mort de rouge, de jaune ou de houblonnée ; qu’il lui arrive de se paddocker quartier du Sentier dans des cours cachées pas toujours bien famées, parfois dans une encoignure d’entrée d’immeuble ou sur une bouche de métro, tout moite des haleines du sous-sol ; qu’il lui arrive de pioncer à l’Arnaque, du côté de la porte d’Italie ; qu’il passe d’autres nuits de mouise sur un banc de la place Saint-Sulpice, au vent de la rue Bonaparte, avec en prime une crève de quinze jours pour un sommeil de deux heures, et des ablutions glaciales au petit matin à la fontaine Wallace ou à celle construite par Visconti. Faudrait-il aussi lui dire qu’il a pissé par dépit ou par révolte sur l’obélisque de la justice et de la vérité au jardin du Luxembourg. Au fond, il lui dirait bien tout cela, et surtout qu’il est à la recherche de quelque chose, peut-être bien de quelqu’un, mais il n’est pas certain de lui-même. Il ne sait pas. Il ne sait plus. Il se ravise pour ne pas lui dire qu’il erre en attendant le lendemain sans avoir la moindre idée de ce dont celui-ci sera fait.
[...] Soleil fauve. Soleil fragile, pareil à la lune livide de la nuit. Sa clarté rubiconde perce maintenant au loin, derrière le bois de Vincennes. Ballon d’ambre dissous dans trop de brume blanche. Soleil provisoire, soleil dérisoire. Hasard des caprices du ciel. Mi-vent, mi-pluie. Sinueux troupeaux de feuilles vertes, rousses. Arbres offusqués. Une journée banale en somme. Aujourd’hui est ce jour de giboulées où le printemps transi l’emporte sur l’hiver, mais seuls les piafs le savent déjà.
Il accorde son violon et soudain l’archet funambule vole, crisse, arrache au sol détrempé les variations de bravoure de la corde de sol. Une mose-fantasia sur la seule corde grave. Sonorité paganinienne riche et profonde. Pour quel passant sinon trois pierrots embusqués dans les frondaisons et deux bizets de ville au pied d’un tilleul, ces pizzicati poignants de la main gauche sont-ils audibles dans ce havre dissimulé au chaland ?… Pour cette ombre assurément. Une ombre grotesque et d’où s’élèvent les volutes bleuâtres d’une cigarette. Fumée maigre jusqu’à ce ciel impassible qui prend ses distances avec la clarté glauque des bosquets. S’y révèle un individu bâché d’un imper qui s’avance dans le fond du square. Il croit reconnaître le passant de l’escalier du funiculaire. L’homme à l’imper se rapproche le mégot mal planté. Le Violoneux est dans un cul-de-sac avec l’impression curieuse d’être au bord d’un piège. Et bizarrement, il pense qu’il a envie de pisser. Une
Extrait 4 :
[...] Il pleurniche ainsi, vautré sur sa compagne, pendant une bonne minute, submergé par un immense chagrin dont il n’est pas certain qu’il soit le sien.
L’épaule tiède froide d’Elvire est bien là. Fragrance vanillée. Pulsion fugace. Érotisation de l’angoisse.
Une autre hallucination l’embrasse. Ça reprend de plus belle. Bras en croix. Souffle court. Le visage tourné vers le jour. Il déglutit. Il a besoin d’aide ; regrette d’avoir ignoré l’appel de son assistant parlementaire.
Elvire dort, fait semblant de dormir sous le regard extasié de son amant. Il la secoue, lentement, plus rudement, avec vigueur. Sa vision du réel s’estompe à nouveau.
Métaphore d’une autre réalité. Il croit deviner une silhouette sombre à tête de lune revêtue d’une capuche, qui contemple Elvire. Le songe passe.
Il regarde son amie ; la fixe intensément. Hébété, il secoue le corps d’Elvire. Soudain, il comprend le sens de ces visions fugaces. Il comprend ce qu’il fait au fond de ce lit sombre à une heure tardive de la journée.
Il se sent comme dédoublé : il regarde son amie, n’en éprouve aucune terreur ; rien qu’une espèce de manque physique : personne à qui parler… « Ce doit être cela qu’ils appellent Theos », se dit-il.
Il revoit avec intensité sa mère morte quinze ans plus tôt. Il y retourne d’instinct. Il observe encore sa maîtresse inerte, ses petites mains maculées, et ce tatouage encré sur le poignet droit, cette mèche impatiemment rejetée en arrière, l’épi soyeux mais tenace, cette nuque frêle où vient de passer la vie. « Mourir au printemps, face au jardin du Luxembourg, quelle grâce », pense-t-il dans son délire. Jamais cette saison ne lui est parue aussi géniale, aussi dérisoire. [...]
