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Publié le 10/06/2007
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

Marseille,

Quai du port,

décembre  2002

 

  Sa haute silhouette dotée d’un léger embonpoint se détache en contre-jour devant les grandes portes-fenêtres au centre du séjour. Inondées de lumière blanche par le haut triptyque des doubles vitrages, ses joues bien rasées, aux méplats accusés, évoquent plus un travailleur de la mer qu’un bouquiniste sur la quarantaine – exactement, quarante-trois ans. Il émane de lui cette indéniable singularité physique d’un manuel un peu rude et colossal. Il n’est pas vieux, pas encore. Il a l’âge mûr où l’on croit que tout est encore possible, sans jamais oser croire que pour les tendrons en veux-tu en voilà, c’est foutu. Mais si, mais si... tu peux encore te payer ce genre de vanité. Ça peut encore aller, il le pense, il le veut, il le faut ; il peut encore séduire, il le lit souvent dans le regard des autres. Sa peau est mate, ses yeux diablement noirs, profonds et brûlants, emplis d’une émotion douce, ses épaules carrées... la brioche, un peu visible, oui... il n’a plus vingt berges !

  Le sapin acheté il y a trois jours gît, nu, inutile sur le maigre et long balcon achalandé d’aucubas anémiques.

  Depuis trois ans, Josiane avait exigé un arbre de Noël de plantation. Elle n’avait plus voulu de ceux en plumetis de pacotille. Cette année encore il a perpétué cette habitude qu’il avait de prévenir et combler ses désirs.

  La journée s’annonce pareille à une adolescente resplendissante au réveil. Une température clémente règne à l’extérieur bien que l’hiver soit là. Il s’approche de l’embrasure d’une des fenêtres entrouvertes sans aller jusqu’au balcon qui sépare ses croisées de la rue. Une brise étale  évente l’azur  de  quelques plats  nuages. Les jours où son emploi du temps le permet, il aime se laisser bercer par cette sensation de pénétrer un jour neuf, non encore usé par trop de monde. Visage buriné qui raconte les sorties en mer, toison hirsute, une mèche plus mutine sur le front, Julien contemple sans le moindre étonnement le cadre familier de son quartier. Une symphonie truculente jaillit de la ville innombrable. Cacophonie sans début et sans cesse. Marée haute de véhicules, centrifugée autour des quais. Voix perdues dans ce bruit divers. Accords de trépignements. Débauche de guirlandes pour une fête qui a perdu son sens. Enseignes de néon qui balancent au vent « joyeux Noël », pour adoucir le temps d’une trêve dérisoire, la rapacité, la honte, le désarroi et le chagrin...  

  À travers l’échancrure des rideaux de tulle, à la manière insipide d’un rêvasseur, il semble puiser une réponse dans le miroir frissonnant des eaux du Vieux Port. L’un devant aider à la résolution de l’autre.

  Le plan d’eau est d’un bleu souillé mais sa présence vivante et bénéfique le rassure et lui apporte une sensation de soutien exaltant. C’est que ce morceau de Lacydon et lui forment un vieux tandem. Et là, en face : la Criée ; et au-dessus, emblème de la cité, signe sacré, si majestueuse dans sa robe romano-byzantine : la Bonne Mère.

 

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