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Publié le 10/06/2007
Par liresaintcricq
Humeur : Souriante

 [...] Julien jette violemment le calepin sur le tapis. C’est alors que le petit bristol s’en échappe. Ce fameux marque-page à en-tête commercial qui l’a conduit dix jours plus tôt à la Caliorne. Julien avait aussitôt pensé : quai de la vieille consigne.

  La Caliorne n’est autre que cette vieille goélette à voiles auriques qui ancre ses vieux jours au pied du fort Saint-Jean. Un schooner reconverti en boui-boui décoré dans le style latino et branché.

  Il lui faut oublier cette passerelle de guingois  et ce danseur de tango de néon vert, qui s’allume et s’éteint de minute en minute dans le noir du quai de la vieille consigne.

  Il se hâte de placer un disque dans le lecteur.

  Il ne faut plus y penser.

  La pureté flamboyante du Stradivarius de Jascha Heifetz jaillit en apothéose dans l’appartement. Il allume des bougies un peu partout dans la pièce. Un subtil parfum de cire chaude mêlé de vanille se diffuse avec volupté tout autour de lui.

  Il lui faut oublier cette nuit où il n’a pu se résoudre à rentrer chez lui après cette milonga triste, de passion et de fureur rentrée. Une concierge emmitouflée sortait les poubelles. Les premiers bistrots libéraient leur rideau de fer sous les arcades du Vieux Port... Et lui, il était là, hébété, dans le petit matin, au bord du trottoir.

  Il lui faut oublier ces danseurs de tango qui riaient et buvaient alors que lui n’avait que colère et amertume.

  Il lui faut oublier le ventre de la Caliorne d’où émergeaient ces visages adoucis par l’atmosphère intimiste et troublante.

  Il lui faut oublier la superbe de ces filles bavardes qui ondulaient en jupes fendues.

  Il lui faut ne plus voir le regard qu’Audrey avait jeté à cet Osvaldo,  après le long tango. Un regard à la fois émerveillé et implorant.

  Il lui faut oublier la manière brusque et indifférente avec laquelle ce tanguero, danseur accompli, s’était détourné d’elle, la laissant seule au milieu de la petite piste à damier noir et blanc ; seule, dans le flamboiement fauve de sa jupe.

  Il lui avait joué le grand jeu dans la milonga de la deuxième série de tango. Une dizaine de couples se pressaient dans la pénombre que coupait seulement le reflet mouvant d’un projecteur tour à tour violet, rouge ou jaune.

  Ganchos, boleos. Le jeu de la fusion totale, de la douceur et de la découverte. L’élégant Osvaldo l’avait regardée avec une émotion si particulière.

  Il avait créé pour elle l’illusion du couple ; pour elle qui commençait à s’éloigner.

  Avec Marc et Solange, avec Fabrice et Julie, avec le doux Lucas et les autres, ils buvaient la milonga en plaisantant, en riant... mais elle, Audrey, la plus jeune du groupe, connaissait-elle vraiment cet homme étrange, plus mûrissant, et distant d’ailleurs, qui, dans ce milieu, semblait connaître tous les autres ?...

  Ses cheveux noirs plaqués en arrière, la raie zigzagante, le coin du regard savamment plissé, et sur tout ça, une fine moustache en brosse à l’Errol Flynn, adoucissait ce que la bouche pouvait avoir de dur. Sa voix douce, presque féminine dans les graves, venait contredire ce que pouvait être sa véritable personnalité. Le bracelet qu’il portait au poignet gauche lui donnait délibérément un aspect équivoque.

  Julien avait de suite perçu la fascination qu’exerçait Osvaldo sur Audrey, leur connivence parfaite aussi, à laquelle se mêlait une sorte de rivalité tendre.

  Osvaldo incarnait une sorte de dandy latino, charmant, tout en jambes, comme un poulain, et son élégance un peu raide et ambiguë troublait sûrement Audrey. Sa silhouette de danseur fascinait d’ailleurs autant les hommes que les femmes.

  Tempo lent, enlevé, rapide puis lent, le tango emplissait la Caliorne comme le flux de marée noie l’estran, et dans cette milonga, Audrey oubliait le monde dans l’étreinte d’Osvaldo.

  Sacadas.

  La « voix bleue » et mélancolique de  Carlos Gardel dans me da pena confesarlo enveloppait ce couple atypique.

  Tout autour d’eux, Fabrice et Julie et les autres tournoyaient comme des météores ivres. [...]

 

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